Henri Henoch KARNIOL

Henri Henoch KARNIOL © Archives du Royaume de Belgique

Henoch KARNIOL,

 53 ans,

Polonais,
Arrêté à: Saint-Yrieix-la-Perche, convoi 27

Henoch (parfois francisé en Henri)  est né le 23 juin 1889 à Novosilky, un village rural galicien dépendant de Sokal dans la province de l’Empire austro-hongrois. Après 1918, cette région devient polonaise, puis, après 1945, elle est intégrée à l’Ukraine. Aujourd’hui, Novosilky se trouve dans l’oblast de Lviv (Україна / Ukraine).

Il était le fils de Meilech (Michael) Karniol et de Sprinze (Sprinza) née BEER.

Son épouse était Bluma née WEBER (22-11-1892, à Sokal) .

La vie en Galicie orientale avant la Première Guerre mondiale

Sokal (Galicie orientale),le quartier juif. Photo d’archives issue des collections Kresy

À l’époque, en Galicie orientale, la proportion de Juifs atteignait environ 10 à 11 %.  

A une date qui reste à préciser, Henoch s’installe ensuite à Sokal, la ville communautaire la plus proche où la présence juive estbeaucoup plus importante ( env. 40% pour 10 000 habitants). C’est certainement là qu’il rencontre Bluma, sa future épouse.

Au début du XXᵉ siècle, à Sokal, les Juifs  exerce des métiers dans le petit commerce ou l’artisanat (avec une sépcialisation dans les domaines de la briqueterie, la scierie et l’ imprimerie, cf. Daniel Abraham, Sokal).

La vie communautaire repose alors sur la grande synagogue et diverses associations de solidarité  dans une tradition orthodoxe hassidique (dynastie de Belz dominante à Sokal), courant religieux majoritaire . Henoch quant à lui appartenait au courant orthodoxe .

Ancienne synagogue de Sokal (Ukraine), vers 1914-1917. Wikimédia Commons.

C’est dans ce contexte qu’en 1911 puis 1913 naissent les deux premiers enfants du jeune couple:

  • Rivka/Rikel/« Regina », 1911, Sokal
  • Isaac, 01/10/1913, Sokal

Mais dans cette province très pauvre qu’était la Galicie orientale, les conditions de vie se dégradent encore au début du XXᵉ siècle : pauvreté extrême dans un contexte de crise économique, surpopulation poussant à l’émigration vers l’ouest de l’empire et montée des tensions nationalistes polonaises et ukrainiennes.

Enfin, au moment du déclenchement de la guerre, en 1914, l’arrivée des troupes russes, en particulier des cosaques, provoque un déferlement de violences contre les communautés juives de la région.

S. Ansky, dramaturge et journaliste juif qui suivit l’armée russe durant la guerre et porta secours aux Juifs, témoigne dans L’Ennemi à son gré :

« Juste après le début des hostilités […], l’armée russe a envahi la Galicie… Il y avait des rapports selon lesquels les Russes, en particulier les Cosaques, massacraient la population juive dans ces zones occupées. […] Lorsque l’armée russe traversait de nombreuses villes et villages, surtout en présence de cosaques, des pogroms sanglants avaient lieu » ( Daniel Abraham)

Il fait également référence à un pogrom à Sokal même. C’est dans ce contexte invivable qu’Henoch, Bluma et leurs très jeunes enfants fuient alors vers l’ouest, à plus de 800 km de là, à Eger en Bohême .

Le départ en Bohème et l’émigration en Allemagne (Nuremberg, Francfort-sur-le-Main), 1914-1938 

On sait ensuite que c’est là, à Eger (Cheb en tchèque) qu’Henoch et Bluma ont été mariés par le rabbin Arnold GRUNFELD le 15/04/1916 en présence d’Armin Wilkowitsch, Oberkantor (cantor principal) de la communauté juive orthodoxe d’Eger, une locale figure respectée. Tous deux subiront par ailleurs un sort tragique dès le début de la guerre.

La ville d’Eger est une région germanophone le long de la frontière tchèque. En 1910, Eger appartient au royaume de Bohême, intégré à l’Empire austro-hongrois. Elle fut ensuite rattachée à la Tchécoslovaquie en 1918 puis  annexée par l’Allemagne nazie en 1938 lors de la « crise des Sudètes« .

Après leur mariage, Henoch et Bluma s’installent un temps à Nuremberg, ville industrielle en plein essor située à 140 km. Mais la jeune république socialiste qui avait été mise en place en Bavière (avec en son sein des élites juives) est réprimée de manière extrêmement brutale et sanglante; et devint un bastion de la droite et le berceau du national-socialisme. La famille n’est plus en sécurité et doit donc fuir au plus vite.


Ils rejoignent ensuite Francfort-sur-le-Main, deuxième pôle de la vie juive en Allemagne dans l’entre-deux-guerres, avec environ 26 000 à 30 000 Juifs.

Selon les déclarations de Bluma après-guerre, la famille vit dans un  appartement de six pièces à l’Obermainanlage, dans un quartier résidentiel agréable non loin du centre-ville.

C’est dans cette villle que naîtront leurs sept autres enfants:

-Recha, 22/07/1919

-Simon, 09/09/1920

-Berta, 21/06/1923

-Anna, 17/06/1925

-Ernst, 06/03/1927

-Amalie 27/06/1928

-Myriam, 13/12/1934

Grâce aux recherches menées par Sabine Herrle dans les archives allemandes, on sait qu’ Henoch dirige alors une entreprise spécialisée dans la vente de cadres et d’estampes équipée d’un atelier d’encadrement et d’impression installé dans le sous-sol de l’immeuble. 

Ils assurent alors à leurs enfants une scolarité moderne et complète.

Les enfants, garçons comme filles, fréquentent d’abord l’école primaire juive.
Après quatre années, ils poursuivent leurs études dans le secondaire, soit à la Volksschule juive (classes 5 à 8), soit à la prestigieuse Samson-Raphael-Hirsch-Schule (classes 5 à 10).
Cette dernière est considérée comme une école modèle : elle propose un enseignement fondé sur les valeurs du judaïsme orthodoxe et l’apprentissage de l’hébreu, tout en intégrant des matières « modernes », relevant de l’éducation laïque.

Samson-Raphael-Hirsch-Schule de Francfort-sur-le-Main, école moderne orthodoxe fréquentée par certains enfants Karniol. ©Wikimedia Commons .

« Après leurs études, les enfants Karniol se forment tous au commerce : certains fréquentent une Handelsschule, d’autres entrent en apprentissage dans des entreprises juives. Seule Recha, la cadette, choisit une voie différente en débutant une formation dans un hôpital communautaire. La famille était assurément ambitieuse socialement ». Sabine Herrle

La famille Karniol veillait donc particulièrement à l’ascension sociale de ses enfants dans ce nouveau pays porteur d’espoirs.

Attachée à une observance religieuse stricte, elle se distinguait par ailleurs de la communauté francfortoise majoritairement libérale.

Mais avec l’arrivée du nazisme en Allemagne cette stabilité est brutalement anéantie.

Lors de la Nuit de Cristal (9-10 novembre 1938),  « l’appartement et la boutique sont pillés, l’atelier mis à sac » (Sabine Herrle), marquant la fin tragique d’une intégration patiemment construite pendant plus de vingt ans.

« Des bandes d’adolescents armés de haches et de leviers ont parcouru la ville, fracassant les vitrines des magasins juifs, s’y engouffrant pour tout saccager », rapportait le 11 novembre 1938 Hans Dasen, consulat suisse de Francfort (dodis.ch/46704).

La synagogue Börneplatz de Francfort se consumant encore sous les flammes de la Nuit de Cristal (10 novembre 1938). ©
Wikimedia Commons

Désormais, un climat de panique règne au sein de la communauté juive de Francfort, exposée à la violence physique directe : rester signifie l’internement à Dachau pour les hommes, ou pire encore. La famille n’a plus d’autre choix que la fuite immédiate….à nouveau.

La trêve illusoire en Belgique (Anvers, 1938-1940)

La famille Karniol incarne l’exil massif des Juifs allemands après la Nuit de Cristal. Fin 1940, Anvers abrite la plus importante communauté juive de Belgique (environ 33 000 personnes), composée majoritairement d’étrangers et réfugiés comme les Karniol. Ils s’installent au Van de Nestlei 13, au cœur du quartier juif historique, à deux pas de la synagogue orthodoxe du même nom et que la famille a probablement fréquentée. Ils profitent d’une brève accalmie.

Ce répit s’avère illusoire : dès septembre 1939, ils tombent sous surveillance accrue des autorités belges qui classent les réfugiés juifs comme « indésirables ». L’administration vérifie régulièrement l’évolution de leur demande d’émigration : acceptés seulement temporairement, ils doivent constamment justifier leurs démarches. L’invasion éclair allemande (Blitzkrieg) de mai 1940 les contraint à fuir à nouveau vers la France. C’est à ce moment que Simon, l’un de leur fils, est arrêté par le gouvernement belge et déporté vers les camps d’internement du sud de la France (Saint-Cyprien, puis Gurs), marquant le début de leur dispersion tragique.

Réfugiés en France (mai 1940-aout 1942)

La famille se réfugie ensuite en France en mai 1940 et arrive à Limoges en novembre de la même année. La fiche d’enregistrement d’arrivée d’Henoch mentionne le fait que la famille avait précédemment séjourné en Haute-Garonne (à Lapeyrouse Fossat, près de Toulouse).

La première adresse mentionnée à Limoges est au 16 rue des Petites Maisons. Les parents y vivent avec cinq/six de leurs enfants (Recha, Simon, Isaac, Ernest , Amelie et Myriam) dans deux pièces.

Ils sont ensuite contraints de déménager et rejoignent Mérignac (commune d’Isle). Expulsés de la périphérie de Limoges, ils partent pour Saint-Yrieix-la-Perche, 1, rue de Lomenie en avril 1942. La famille vit ensuite au 13, rue Darcy.

Raflés et déportés, aout 1942

Le 26/08/1942, Henoch est arrêté avec deux de ses enfants, Berta et Ernest. Il est ensuite déporté (sans retour) par le convoi 27. 

© Fanny DUPUY , Sabine HERRLE

Sources

Mémorial de la Déportation des Juifs de France

-ADHV

-Yad Vashem

Memorial Book, Bundesarchiv.de

-La communauté juive de Novolsilky par Yaroslav Hrytsak.

La vie à Sokal, Pologne

Sokal, photographies

-Référence sur la Shoah en Galicie orientale : Le pacte antisémite. Le début de la Shoah en Galicie orientale (juin-juillet 1941), Marie Moutier-Bitan , 2023.

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